5 Le Manque de considération, ou l’impolitesse, sociale des Parisiens du 18ème siècle

Patrick Sockler

Pendant le dix-septième siècle, les moeurs sociales des Parisiens étaient colorées par la puissance de <<la monarchie absolue,>> ainsi que par la direction stricte de <<la foi chrétienne>> (Lagarde et Michard 7, 11). Cependant, cette confiance dans le roi de France et dans le christianisme ne pouvait pas être maintenue tout au long du dix-huitième siècle. Par exemple, tandis que Louis XIV était quasiment déifié à travers son appellation comme <<le Roi Soleil,>> son successeur Louis XV <<ne mérit[ait] pas longtemps d’être appelé  <le bien-aimé> >> (Lagarde et Michard 7; Lagarde et Michard 7). De plus, après la mort de Louis XIV, la société française du dix-huitième s’est mise <<contre la rigueur>> et <<l’austérité>> d’une adhérence totale à une vie dominée par les sentiments religieux (Lagarde et Michard 9). Cela suggère que les Français du dix-huitième siècle ne voulaient plus se conformer aux anciennes traditions de la société parisienne. Autrement dit, ils ne dépendaient plus ni sur la monarchie ni sur la religion pour diriger leurs vies. Par conséquent, il fallait que ces citoyens français essaient de trouver du <<bonheur en ce monde [corporel]>> par leurs propres efforts (ibid). Et pour réaliser ce but, les Français devaient croire fortement dans <<la raison humaine,>> ce qui est surtout la capacité d’un individu de résoudre ses problèmes de son propre gré (ibid). Ainsi, on voit un sens d’individualisme qui se développe parmi les Français, car chacun devait faire ses propres travaux—ou trouver son propre bonheur dans la vie—pour se satisfaire. Essentiellement, parce qu’il n’y avait pas d’autre personne qui pouvait le faire pour soi, chaque individu devait travailler individuellement pour se contenter dans la société.

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Louis XIV of France. Source: Wikipedia Commons.

 

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Louis XV of France. Source: Wikipedia Commons.

Néanmoins, quoique cette satisfaction individualiste ait commencé de remplacer la présence de la monarchie et la religion dans la vie parisienne, elle a aussi introduit une nouvelle série de problèmes. Puisque les Français commençaient de se concentrer largement sur eux-mêmes, ils oubliaient de se préoccuper des autres personnes, et de considérer comment leurs actions toucheraient les autres. Conséquemment, ce mode de penser de chacun pour soi a engendré un manque de considération sociale parmi les Parisiens. Pour encadrer ce phénomène d’impolitesse dans la société française, on peut analyser l’épistolaire Les Lettres Persanes, écrit en 1721 de Montesquieu. Dans cette oeuvre, deux Persans fictifs nommés Usbek et Rica voyagent d’Ispahan à Paris, et écrivent leurs commentaires sur la société parisienne en forme de lettres qu’ils renvoient à leurs femmes qui restent toujours à Ispahan. De cet égard, que Montesquieu a écrit un texte qui se penche fortement sur les pensées des étrangers en France illustre comment les “influences étrangers” s’intégraient fortement dans la société parisienne (Lagarde et Michard 11). En incluant des non-Parisiens—des non-Français—comme personnages principaux dans son roman épistolaire, Montesquieu promeuve la conception d’un Paris qui est composé de gens de plusieurs lieux mondiaux. Et, en publiant ce texte littéraire, Montesquieu dissémine cette idée à grande échelle. Développant cette analyse contextuelle, cet oeuvre reflète aussi la littérature française du dix-huitième siècle dans l’ensemble, une grande partie de laquelle incorporait le cosmopolitisme comme thème important (Kjørholt 2015). 

En particulier, dans Les Lettres Persanes, les commentaires écrits de ces étrangers concernent les moeurs de la société parisienne, ainsi que des gens qu’ils y rencontrent. Quant au manque de considération sociale susmentionnée du dix-huitième siècle, c’est intéressant à noter que plusieurs lettres dans Les Lettres Persanes y font référence. Par exemple, dans lettre 36, Usbek discute les cafés parisiens, où traînent souvent des Parisiens <<puérils>> (49). Cette appellation ainsi est très informative, car souvent, les enfants—suggérés par le mot “puéril”—n’ont pas encore appris les coutumes de politesse d’une société. Donc, dans un sens, Usbek communique que ces Parisiens juvéniles n’ont pas encore grandi, et que leur <<langue vulgaire>> les dépeint impoliment comme des jeunes (ibid). Mais pourquoi Usbek croit-t-il que les Parisiens se comportement si puérilement? 

Dans cette même lettre, il décrit un jour où il a observé deux hommes qui se battaient très fortement au sujet du poète Homer. A l’égard de la vue d’ensemble, et selon Usbek, cette dispute orale est <<la plus mince qu’il se puisse imaginer>>, suggérant que les interlocuteurs font quelque chose d’extrêmement inutile (ibid). Essentiellement, ils s’en fichent du contenu de leur dispute; ils se disputent premièrement pour pouvoir se disputer! Pour continuer, puisque les deux <<combattants>> sont d’accord en jugeant qu’Homer était un bon artiste, il faut y avoir une autre justification pour les <<injures…grossières>> qu’ils se lancent (ibid). De cet égard, Usbek mentionne que ces Parisiens-ci possèdent un véritable tas de <<fureur et…opiniâtreté>> (ibid). Conséquemment, on apprend la raison pour laquelle ces Parisiens se battent à l’oral: ils veulent entendre leurs propres voix. Pour chacun, découvrir la vérité au sein d’un argument ne lui semble pas important, car il préférerait défendre son propre point de vue en l’imposant à l’autre. Et il défendra son opinion individuelle jusqu’au point terriblement impoli de bouleverser le café, de créer une scène bruyante, et d’offenser explicitement un homme qu’il ne connaissait guère.

Les expériences d’Usbek—un étranger en France—avec les Parisiens sont renforcées par le fait que Rica—son partenaire de voyage—perçoit des choses pareilles. Par example, dans la lettre 72, Rica rencontre un Parisien qui ne cesse jamais de partager ce qu’il sait à propos de la <<moral[ité],>> de l’ <<hist[oire],>> de la <<physique,>> et d’autres sujets (69). En l’engageant dans la conversation, Rica apprend vite que cet homme ne va ni le laisser parler ni le laisser partager ses propres connaissances. En fait, ce Parisien domine même la conversation quand le sujet arrive à Ispahan en Perse, le lieu exact d’où vient Rica! Ainsi, on voit l’égoïsme impoli de cet homme, car bien qu’il parle à quelqu’un qui vient de la ville qu’ils discutent, il prime dans la conversation tout ce qu’il sait à propos d’Ispahan au-dessus de tout ce que l’Ispahanite sait à propos de sa propre ville. Si ce Parisien voulait vraiment apprendre un peu plus sur Ispahan, il aurait dû poser des questions à Rica pour considerer les expériences d’un natif; mais puisqu’il voulait mieux s’entendre parler, il ne fait rien. Par conséquent, de cette lettre et selon Montesquieu, on apprend qu’un sentiment de “j’ai toujours raison” ou “je connais le plus” émane de certains Parisiens. Selon ce qu’Usbek a vu, à cause de leurs natures individualistes, les Parisiens du 18ème siècle peuvent être trop <<décidé[s]>> dans leurs jugements et dans leurs opinions, et par conséquent, chez Montesquieu, ils se dépeignent impoliment devant les étrangers. Ainsi, Montesquieu fournit la critique d’un Parisien qui se croit si bien instruit sur un sujet qu’il n’a pas besoin de considerer un non-Français qui pouvait en être un experte. Autrement dit, Montesquieu peint une représentation critique d’un homme qui se croit au-dessus des sentiments de cosmopolitisme, le partage d’idées entre des divers gens du monde. Par conséquent, quant à la société française du 18ème siècle, Montesquieu s’ancre dans le domaine d’hommes qui ont de la confiance dans le fait que le cosmopolitisme peut nuancer et élargir les connaissances préexistantes (Lagarde et Michard 10-11).

De plus, dans la lettre 24, où il discute <<les moeurs et les coutumes européennes,>> Rica décrit un manque de considération chez les Parisiens qui est plus physique que verbal. Pour commencer, Rica décrit comment les Parisiens, dans leurs <<voitures lentes d’Asie,>> conduisent très rapidement à son côté, frappent de l’eau par terre, et <<éclabousse[nt]>> son corps entier (81). Autrement dit, les conducteurs de ces proto-voitures ne font aucune attention—à savoir, à personne—à leurs environs. Ils ne s’inquiètent que d’eux-mêmes et des destinations vers lesquelles ils conduisent. Il faut se souvenir que le contexte temporel de cette observation est au début du dix-huitième siècle, et donc ces machines à conduire étaient de nouvelles avancées technologiques. Ainsi, avec ces avancements, il y aurait eu certainement de nouveaux dangers, et par conséquent, on attendait que les conducteurs de ces machines soient plus attentifs que normal. Mais hélas, il semble qu’ils soient encore moins!

 

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Source: Period Paper

 

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Source: Bristol Post UK article written by Jon Bayley & Joseph Wilkes

Métaphoriquement, de cette description, on peut suggérer que les Parisiens s’obsédaient si fortement de leur progression sociale directe, qu’ils oubliaient de considérer les autres qu’ils dépassaient en allant directement quelque part. En outre, on peut comparer cette description parisienne de “voitures vs. piétons” à sa mention dans Tableau de Paris, de Louis-Sébastien Mercier. Dans le texte, Mercier écrit que les <<cabriolets>> à Paris tuent <<cent [personnes]…par année,>> illustrant comment la conduite dangereuse était plus ou moins un épidemique à Paris (Mercier, p. 53). De plus, Rica mentionne aussi les <<coups de coude>> qu’il reçoit souvent des piétons parisiens (80). De cet égard, bien qu’un accident entre piétons soit moins dangereux que celui entre une voiture et une personne, le fait que ces coups se passent <<régulièrement>> suggère la fréquence de ces interactions impolies entre les Parisiens et Rica.

Finalement, il faut lier cette impolitesse sociale de Paris à la division sociale entre les nobles et les paysans. Sur le fond, ce manque de considération des autres qui caractérise Paris n’est pas limité à la ville—ce que Les Lettres Persanes illustre—et influence même ceux qui habitent en dehors de Paris. Dans le film Ridicule, de Patrice Leconte, on apprend que les nobles du 18ème siècle sont au courant des conditions de vie dont souffrent les paysans. En particulier, le personnage de Grégoire—un noble des provinces—voyage de la campagne à la cour de Versailles, et dit aux courtisans qu’à cause des problèmes d’irrigation, plusieurs paysans de sa province contractent des maladies fatales de l’eau stagnant. En fait, Grégoire travaille comme ingénieur hydrologique, et il croit véhément qu’avec ses connaissances pratiques, il pourra résoudre ce problème de sanitation. Sa croyance dans sa capacité intellectuelle de gérer les problèmes sociétaux illustre à la fois l’influence forte que la science avait pendant le 18ème siècle en France, ainsi que l’idée susmentionnée de la valorisation de la <<raison humaine>> (Lagarde et Michard 9). Cependant, au lieu de promouvoir de l’action pour améliorer le statuquo de leurs confrères français, la cour refuse de l’écouter. Au lieu de littéralement conserver la vie, ils préfèrent s’amuser avec les jeux de mots, de dîner de façon superflue, et d’avoir des relations sexuelles. Ainsi, on voit ce qui pouvait être la plus grande impolitesse de ce siècle, à savoir le refus des nobles de reconnaître et de préserver l’humanité des paysans français.

21st Century Photograph
Source: Daily Post UK article by Andrew Forgrave

En somme, certains textes du dix-huitième siècle en France illustrent comment l’impolitesse sociale prédominante de l’époque a dirigé une grande partie de la vie des Parisiens. En particulier, Les Lettres Persanes offre une analyse plutôt micrographique du manque de considération que les Parisiens démontrent dans leur propre ville. De plus, Ridicule dépeint comment cette impolitesse traverse les frontières géographiques, et se manifeste en dehors des limites de Paris. Donc, on pouvait dire que ce manque de considération sociale lie les nobles aux paysans, car tandis que les nobles possèdent le pouvoir financier et politique d’aider les paysans, ils s’en fichent de passer à l’action. Comme conséquence, des relations tendues se développaient entre les classes socioéconomiques, entre les nobles et les paysans. Ainsi, de ces rapports tendus ont développé des sentiments mécontents chez les paysans, ce qui a contribué à la poursuite d’une révolution socio-politique. C’est saillant que ces oeuvres qui personnifient le dix-huitième siècle de Paris se lient à la révolte contre la monarchie, car la littérature française de cette époque soulignait comment le républicanisme—en mettant plus de pouvoir dans les mains des citoyens—pouvait gérer beaucoup de problèmes sociaux (Poulsen 2018). D’ici, on voit les implications du manque de considération et de l’impolitesse qui caractérisaient la ville de Paris au dix-huitième siècle, un contexte qui a donné de l’élan à la Révolution Française.

 

Key Takeaways

  • The 18th century in Paris paralleled a change in citizens relying on the church and the state for their happiness, to instead relying on themselves
  • This new Parisian individualism, however, bred sentiments of impoliteness at both micro- and macro-social scales, contributing to the impetus of the French Revolution of 1789.
    • Micro-socially, examples of such sentiments would include verbal disputes at cafés, splashing pedestrians on the with carriages, and assuming that one’s own knowledge-base on a topic is the most informed
    • Macro-socially, the sentiment of impoliteness principally included an unwillingness of nobles, and those in positions of power, to help those lower down on the social scale

 

 

Bibliographie:

Kjørholt IH. 2015 Jul. Appropriations of the Cosmopolitan in Early Modern French Literature. Forum Mod Lang Stud. 51(3); 287-303. Available from: https://academic.oup.com/fmls/article-abstract/51/3/287/2367539

Lagarde A et Michard L. XVIIe Siècle: Les Grands Auteurs Français du Programme. Anthologie et histoire littéraire. Bordas, Paris, 1985.

Lagarde A et Michard L. XVIIIe Siècle: Les Grands Auteurs Français du Programme. Anthologie et histoire littéraire. Bordas, Paris, 1985.

Leconte P, Waterhouse R, Fessler M, Vicaut E. 1996. Ridicule. France: Miramax Films.

Mercier, Louis-Sébastien. Tableau de Paris. 1782. Bibliothèque National de France. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k8320w/f1.image

Montesquieu. Les Lettres Persanes. 1721. Lettres Persanes Extraits. Librairie Larousse, Nouveaux Classiques. Université de Paris. 1968.

Poulsen FE. 2018. A cosmopolitan republican in the French revolution : the political thought of Anacharsis Cloots. European University Institute PhD theses; Department of History and Civilization. Available from: http://hdl.handle.net/1814/53164

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